Existerait-il
un complexe d’infériorité vis-à-vis de notre voisin allemand ? Que ce soit
économiquement, politiquement et même sportivement, l’Allemagne est une
référence européenne réduisant au mieux la France au rang de disciple. Et comme
si cela ne suffisait pas, voilà que l’Allemagne s’approprie l’exclusivité de la
réussite énergétique et environnementale nous indiquant un chemin que nous nous
empressons d’arpenter. Une preuve de plus de la supériorité allemande ?
Pas si sûr.
Schröder, Merkel et Fukushima
Rappel
(concis) des faits politiques. La transition énergétique allemande fut initiée
en 2001 sous la chancellerie de Gerhard Schröder. Cette année voit le Bundestag
adopter la loi sur les tarifs d’achat de l’électricité imposée par l’Union
Européenne, puis la signature d’une convention arrêtant la sortie du nucléaire
en 2021, loi Atomaustieg de 2002.
Premier
revirement en 2010 lorsque Angela Merkel, pourtant élue cinq années auparavant
en promettant la poursuite du processus de sortie du nucléaire, se dit
favorable au prolongement de la durée de vie des centrales nucléaires. Un Fukushima
et une percée électorale des verts plus tard, la chancelière allemande change
son fusil d’épaule et annonce la fermeture définitive des huit plus anciennes
centrales du pays, puis des neuf autres avant 2022.
L’arbre qui cache la forêt
L’enthousiasme
environnemental suscité par la sortie du nucléaire fait oublier la réalité
énergétique allemande : en 2000, le nucléaire représente mois de 30 %
d’une production électrique pour l’essentiel assurée par le thermique classique
(62 %) 1 et l’éternel charbon, faisant de l’Allemagne l’un des
principaux pollueurs européens (9,4 tonnes de CO2 par allemand en 2010 contre 7
tonnes moyennes par européen et 5 tonnes par français2).
Bien
que le nucléaire ne soit pas la priorité environnementale allemande, il n’en
demeure pas moins que la transition énergétique de son système de production
électrique est un processus louable. Pour y parvenir, l’Allemagne mise sur le
développement des énergies éoliennes et photovoltaïques en subventionnant la
rentabilité des investissements. Se pose alors la question du backup, ou
comment l’Allemagne gère-t-elle les périodes de faible production éolienne et
photovoltaïque induites par des conditions météorologiques défavorables (et
oui, cela arrive plus que l’on croit) ?
Réponse,
en sous-exploitant son parc thermique. Avec ses 84,6 GW2 (en baisse
en 2012) de puissance installée, le thermique fossile allemand dégage un
potentiel productif de 590 TWh annuel sur 7 000 heures, bien loin des
360 TWh réellement produits en 20122. Pourquoi une telle
puissance sous-exploitée ? Pour la simple raison que la puissance
installée « contrôlée » doit être suffisamment importante pour
répondre à une demande de pointe lors des périodes de grand froid pouvant
atteindre plus de 80 GW, et sa production doit être suffisante pour
assurer la pérennité économique des installations. Satané retour sur
investissement.
En
résumé, la production d’électricité par thermique fossile s’adapte à la demande
ainsi qu’à la production intermittente et doit être en mesure de répondre seule
à une demande de pointe tout en restant rentable. Sacré dilemme.
Structure de la
production, 2013 semaine 24
Source : EEX Transparency, ENTSO-E
Nota : la variable « Hourly load values » est assimilable à la
demande horaire, pertes incluses. La demande réelle est ainsi inférieure, mais
n’impacte pas la tendance générale du graphique.
Représentation graphique du
phénomène d’adaptation de la production conventionnelle (thermique
classique) à la demande et à la production intermittente (baisse de la
production conventionnelle lors des pics de production éolienne par exemple).
Un échec maquillé
Le
modèle énergétique allemand se heurte à la réalité physique de l’intermittence
de la production éolienne et photovoltaïque. Une limite connue, mais dont les
effets ravageurs sont passés sous silence. Pour les comprendre, il est
nécessaire d’admettre une réalité physique (encore une) : l’électricité
produite doit être consommée (ou stockée,
mais nous n’en avons pas encore les moyens techniques).
Lors
des pics de production intermittente, le surplus d’énergie ne pouvant être
absorbé par la demande (vous ne consommez pas plus parce qu’éoliens et
photovoltaïques produisent de l’électricité) fait l’objet de négociations
financières sur les places boursières énergétiques, le marché dit « de
gros ». L’objectif est d’éviter la congestion électrique sur le réseau et
le risque de « blackout », une panne du système électrique à grande
échelle aux conséquences économiques malvenues. Problème, ce n’est pas parce
que vous avez de l’électricité à revendre que vos voisins en ont besoin. La
surproduction intermittente a ainsi tendance à déséquilibrer le rapport offre/demande
tirant les prix spot (à court terme) vers le bas.
Structure de la production et cours spot
Source : EEX
Transparency, ENTSO-E, EPEXSPOT
Nota : le produit « Intraday » correspond au
prix spot journalier.
En intégrant les cours de l’électricité au graphique
précédent, on observe la baisse des prix de gros liée à la surproduction
intermittente et le phénomène de prix négatif (le producteur paye pour
exporter).
Dans
ce contexte, les investissements de modernisation du parc électrique ne sont plus
rentables, faisant la part belle au charbon dont les cours historiquement bas
le rendent de plus en plus compétitif. Le développement des énergies
intermittentes favorise ainsi indirectement l’hégémonie d’une production
énergétique fortement carbonée. Conséquence, entre 2010 et 2011 les émissions
de dioxyde de carbone par GWh allemand produit ont augmenté 5,6 % 3.
À
défaut de servir l’environnement, la baisse des prix de gros de l’électricité
allemande pourrait profiter au consommateur. Loin de là. Alors qu’en France
l’inquiétude domine quant à une hausse des prix de l’énergie, nos voisins
allemands payent en moyenne 260 € par MWh contre 151 € en France4.Au
seul titre du soutien aux énergies renouvelables, la facture cumulée depuis
2000 des consommateurs allemands s’élève à 100 milliards d’euros en 2012 et
augmente de 20 milliards par an. Plus inquiétant, les hausses successives des
tarifs de l’électricité conjuguées à une réduction des subventions aux énergies
renouvelables favorisent l’autoconsommation : les petits producteurs ne
revendent plus leurs productions, mais la consomment. Une baisse des volumes
compensée par une hausse des tarifs développant la précarité énergétique.
Le système électrique français ne
constitue pas une solution durable, mais la voie tracée par l’Allemagne mène à
l’instabilité, à la précarité énergétique et à une hausse des émissions de
dioxyde de carbone. Une situation décriée par de nombreux observateurs, mais
dont le message se heurte encore au prosélytisme antinucléaire/pro renouvelable.
À se focaliser sur le « comment produire », on en oublierait l’origine
du problème : le volume consommé.
1: CO2 emissions from fuel
combustion - 2013 – IEA
2: Ministère de l’Économie
et de l’Énergie allemand – 23/06/2014
3: CO2 emissions from fuel
combustion - 2013 – IEA
4: Rapport de fonctionnement du marché de détail 2012-2013 - CRE


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